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Trauma politique

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LE TRAUMA ASSOCIE A LA VIOLENCE POLITIQUE


L’Association Primo Levi* qui donne lieu à cette réflexion, a créé un centre de soins pluridisciplinaires pour tous ceux qui ont subi un trauma associé à la torture et/ou toute autre forme de violence politique. Il s’agit d’une population venant de pays où la violence, à l’échelle sociale ou non, met en scène des crimes qui portent atteinte aux droits de l’homme. Des pays où la mort, que l’homme inflige à l’homme, n’est pas inscrite dans la criminalité ordinaire mais dans une pseudo-légalité. Il s’agit ici de pouvoirs arbitraires qui soutiennent et transforment la tension dynamique entre l’individu et la collectivité ou entre les groupes, en rapport de force et de terreur, laissant agir les armes, l’abus sexuel, le génocide ou la purification ethnique.

Sur le plan associatif, l’association a pour objectif de témoigner et de dénoncer, auprès des instances publiques et de la collectivité sociale, les atrocités de ces systèmes sociaux/politiques et les effets traumatiques sur la réalité psychique d’un sujet ainsi que sur son lien à la collectivité.

En effet, notre expérience témoigne du désordre simultané dans les liens sociaux et pour la subjectivité de tous et chacun dans le vécu traumatique associé à la violence politique. A cela se rajoute la rupture du lien d’appartenance à la communauté, l’exil et les deuils difficiles.

Nous retrouvons autour de cette problématique, le croisement de l’histoire singulière d’un sujet et de la grande Histoire dans laquelle il est inscrit. Ce croisement nous entraîne à questionner les priorités à considérer dans nos actes, qu’ils soient de l’ordre du juridique/politique, et /ou de l’ordre d’un dispositif thérapeutique. Comment éviter que l’une occulte l’autre ? Comment ne pas " psychologiser " ce qui est de l’ordre social/politique et comment ne pas politiser ce qui est de l’ordre psychique ?

Du côté associatif et à travers les différents interlocuteurs au centre de l’institution, nous soutenons un discours et des actes qui mènent du sens à des effets produits par le traumatisme en tant qu’événement politique. Cependant, nous savons que le sens politique ne suffit pas à traduire les symptômes et les souffrances que l’événement a mit en scène. Mais avant de revenir aux questions cliniques que cela nous pose, il nous semble nécessaire de passer par le rapport du sujet au collectif, par le lien social et son dysfonctionnement.

Dans ce sens, il ne s’agit pas de considérer le collectif et le singulier comme un clivage mais d’interroger leur point d’intersection. Nous partons du principe que ce point se trouve dans la constitution subjective du sujet au moment de sa rencontre avec l’Autre du langage. C’est le moment où l’homme quitte sa nature pour rentrer dans la vie humaine. Autrement dit, c’est le moment où le sujet se soumet à la loi du langage et accède à la vie symbolique. Mais encore, c’est où se joignent les mises de la vie subjective et de la vie politique. Celle-ci étant des discours, comme mode d’organisation symbolique, que les institutions dans une société mettent en scène et sur lequel le sujet sera référé.

L’accès au symbolique exige que chaque sujet paie un prix, celui du renoncement pulsionnel et de la séparation d’avec le fantasme narcissique. C’est-à-dire, il lui faut non seulement renoncer à la volonté de puissance mais aussi se séparer de ce mythe de l’unité qu’il n’aura jamais été.

Pour Freud, les règles de normativité, le droit mais aussi le politique dérivent à partir de la généalogie du mythe du meurtre du père de la horde primitive de l’espèce humaine. L’hypothèse de Freud est de faire du meurtre du père et du renoncement pulsionnel, que les fils effectuent par la suite en instituant l’interdit de l’inceste, le commencement du savoir inconscient et de la civilisation.

En introduisant la foule comme une transposition idéaliste de la horde, il nous fait savoir que c’est par l’identification au chef, mis à la place de l’idéal du moi, que les individus s’identifient entre eux et créent des liens. Lien qui nourri le narcissisme propre du groupe en suscitant entre eux de fortes identifications, mais aussi la haine, la peur de l’autre et l’exclusion de l’étranger.

D’ailleurs nous dit Freud, la satisfaction qu’un idéal accorde aux individus dans une culture est de nature narcissique, nature qui travaille à la frontière de la pulsion de mort.

" ... Lorsque la pulsion de mort entre en scène sans propos sexuel, même dans l’accès le plus aveugle de rage destructrice, on ne peut méconnaître que son assouvissement s’accompagne là encore d’un plaisir narcissique extraordinairement prononcé, en tant qu’il montre au Moi ses vœux anciens de toute-puissance réalisés. Une fois, modéré et dompté et son but pour ainsi dire inhibé, l’instant de destruction dirigé contre les objets doit permettre au Mois de satisfaire ses besoins vitaux et de maîtriser la nature. "  

Les rapports sociaux restent entachés de cette disposition primitive d’agressivité en tant que représentante principale de la pulsion de mort à côté d’Eros. Couple d’opposés qui chemine dans la pensée freudienne.

Lacan, en prenant appui sur la théorie du lien libidinal chez Freud, l’articule à l’inconscient, à la sexualité et au langage pour caractériser le lien social comme lien langagier. Lien jamais tout à fait débarrassé de la dimension imaginaire, voire narcissique de la relation à l’objet et aux objets du monde.

En effet, à la place d’un sujet de l’unité mythique auquel Freud se réfère, Lacan va situer un sujet naissant de son entrée dans le langage. Pris dans les substitutions signifiantes de la langue, le sujet est non pas une duplicité subjective mais sujet divisé. Divisé entre son manque à être et le signifiant qui le représente sans jamais parvenir à le signifier. Nous retrouvons ici la fonction du nom propre mais aussi la nécessité que le sujet éprouve de tout ramener aux mots pour qu’il y ait des choses et en faisant, il s’institue lui-même comme sujet du discours social.

Le fait que le sujet soit un être qui parle, un " parlêtre " nous dit Lacan, implique que sa relation à l’objet passe par les signifiants inconscients pris dans le réseau du système symbolique. Il s’agit d’un système soutenu par des pouvoirs et des savoirs qui précédent la naissance du sujet et le traversent, en faisant de lui un autre que lui-même. C’est-à-dire, un sujet divisé entre, d’une part, le savoir issu de l’inconscient comme ensemble des signifiants au lieu de l’Autre et d’autre part, le désir et sa subversion qui le singularise.

Ainsi, l’Autre comme lieu des signifiants opère, dans cet acte de fondation du sujet, un passage continu du " dedans " à la plus radicale extériorité. En effet, le destin du sujet est inscrit dans ces paroles venant de l’Autre, paroles qui le font devenir l’un-different. Il s’agit de la continuité subjective du social au sujet et vice-versa. Intimité/extériorité qui nous indique que l’inconscient est social.

En introduisant le sujet comme effet du signifiant, Lacan établit alors, son excentration par rapport au moi. Il passe de l’identification narcissique constitutive du moi dans le registre imaginaire, à l’identification envisagée comme identification de signifiant située dans le registre symbolique. Néanmoins, du fait même de la structure, le symbolique ne parvient pas à cerner complètement ni l’agressivité narcissique du sujet ni sa jouissance, il y a toujours un reste qui échappe. En effet, la béance qui fonde l’humain, ainsi que le sexe et la mort ne peuvent pas être tout symbolisé.

Tout ce dont le sujet peut s’assurer, nous dit Lacan, n’est que l’image anticipée qu’il a prise de lui-même en son miroir. Par-là le moi se constitue. Par la capture que le sujet subit de sa nature imaginaire, il masque sa division car, il ne peut s’assurer d’une existence incontestable qu’à méconnaître l’action de la structure qui le détermine. A cela se trouve articulé la question de l’agressivité dans le lien social comme nous évoque Lacan : " Ce que le sujet trouve en cette image altérée de son corps, c’est le paradigme de toutes les formes de la ressemblance qui vont porter sur le monde des objets une teinte d’hostilité en y projetant l’avatar de l’image narcissique, qui, de l’effet jubilatoire de sa rencontre au miroir, devient dans l’affrontement au semblable le déversoir de la plus intime agressivité. " 

L’ordre symbolique s’insère dans le rapport de béance, de tension aliénante que l’être humain entretient avec son image. Le sujet ne peut se saisir lui-même qu’à l’intérieur de c’est univers structurellement arbitraire, c’est-à-dire à partir du signifiant arraché du champ de l’Autre en tant que lieu du langage.

Dans ce sens, Lacan nous dit que " du côté de l’Autre, du lieu où la parole se vérifie de rencontrer l’échange des signifiants, (...) de ce côté seulement l’ordre et la norme doivent s’instaurer qui disent au sujet ce qu’il faut faire comme homme ou femme. " Il s’agit d’un discours qui met en scène le principe du père, en position de tiers organisateur des multiples styles d’aménagements symboliques, qui rend possible la reproduction de la vie humaine en système de filiation et d’échange entre les hommes comme fondement du lien social. L’instance tierce est représentée par la fonction qui occupe la figure du père, fonction et non une personne, et elle opère comme tenant-lieu de la loi. Cette instance n’est autre que l’ordre symbolique entendu comme ordre du langage.

Dans ce sens, l’ordre symbolique est un support constamment renouvelé et c’est en tant que tel, qu’il ouvre au sujet le champ indéfini de la découverte de son altérité et rend possible l’échange entre les hommes dans des champs communs de normativité et des repères institués.

Comme pour le sujet, toute communauté sociale suppose, à la base, une renonciation au pouvoir absolu, une perte de jouissance. Dans ce sens, l’Histoire des groupes sociaux n’échappe pas à cette logique qui entraîne toute jouissance perdue, à faire retour dans l’insistance de la répétition. Alors, il faut toujours recommencer ... l’histoire individuelle ou la grande Histoire ne cesse pas de s’écrire.

Quand la fonction tierce du père, est incarnée par une personne au détriment de la fonction, comme dans les systèmes où règne la tyrannie, elle révèle que l’ordre symbolique fondé sur la dialectique de présence /absence, est en défaut. Par là, au nom d’une pseudo-légalité perverse l’imposteur s’habille d’une vérité Absolue et en s’imposant ouvre la voie à la violence. La différence, quelle qu’elle soit, ne peut plus se dire que dans un rapport d’opposition et de force.

Autrement, quand un pouvoir arbitraire sombre dans la tentation d’incarner la loi absolue, il oblitère la source même d’où il puise sa force. Les sujets sur qui ce pouvoir s’impose, en y ayant ou non leur part de responsabilité, ne sont plus renvoyés à leurs altérités. La séparation peut ne plus opérer et le sujet risque de s’aliéner à son image spéculaire, où le fantasme des uns et des autres tient lieu de loi, allant jusqu’à sortir, dans une échelle sociale, le sujet du meurtre de la scène mythique. C’est le retour en force de l’agressivité narcissique et de la jouissance, où le registre de la parole se réduit à celui de corporalité brute. Or, " un passage à l’acte s’agence sur fond de non-séparation d’avec soi, c’est-à-dire d’une infirmité de la représentation quant à l’ordre de la division ; cette infirmité ne fait que traduire l’impossibilité, pour un sujet, d’abolir l’ordre de la division, c’est à dire le principe séparateur. " 

En effet, quand un Etat dans ses fonctions, n’assure plus la protection de ses individus ou pire, quand il prend position de pouvoir absolu et persécuteur, il se donne le droit de décider de la vie et de la mort des sujets et même de toute une communauté. Les sujets sont réduits à une condition d’objet par la maltraitance morale et physique ou alors, ils sont capturés par ce pouvoir envahissant, en devenant eux-mêmes des acteurs actifs de la violence.

Il y a traumatisme quand les repères fondamentaux du sujet sont bouleversés, quand, dans les cas extrêmes, il y a perte du sentiment d’appartenir à la communauté humaine ou quand cette appartenance est déniée par les autres, quand le système de normativité social et politique de reconnaissance du sujet, et du droit, n’existe plus. Le sujet se retrouve alors dans le plus absolu isolement. Ce n’est pas l’isolement de l’incompris, mais celui d’un sujet pour qui la dimension du semblable semble extrêmement précaire, d’un radical sans famille, sans patrie, d’un monde déserté de la condition humaine.

Souvent, c’est la possibilité même de vie qui se trouve en jeu. Quand ce n’est pas la vie biologique, quand le sujet arrive à survivre, c’est sa subjectivité qui se délie et au lieu des mots c’est la terreur qui l’habite. Dans ces extrêmes, les sujets sont pris dans l’éthique du tout possible, éthique qui refuse de considérer l’impossible et du même coup véhicule une prétention totalisante, ou plutôt, des non-éthiques fondées sur une prétention imaginaire d’un Autre non barré.

Dans ces fonctions politiques, l’association non seulement témoigne et dénonce les actes de violence, mais elle met aussi en place un service juridique capable de soutenir tout demandeur d’asile politique, dans des démarches à réaliser pour l’obtention d’un statut de réfugié. Ce statut est d’une importance capitale. En effet, il donne à chacun la possibilité de se réinscrire dans l’ordre du droit dans la communauté d’accueil. Cette procédure a une fonction symbolique d’ordre politique, dans la mesure où elle met en scène un tiers qui reconnaît le demandeur d’asile comme étant persécuté et menacé par le pouvoir de son pays ou alors, que ce pouvoir n’est pas en mesure d’assurer sa protection. Elle est une fonction symbolique parce qu’elle sépare et désigne le responsable et la victime et du même coup elle porte un sens à la souffrance du sujet.

L’association, en définissant son mandat en fonction de la victime de la violence politique, a aussi, par cette appellation, une fonction de tiers symbolique. La " victime " doit franchir, entre autres, le seuil de l’isolement, de la méfiance, et cela ne peut se faire que s’il y a appel et possibilité de rencontre avec un autre en tant que tiers différentiateur.

Désormais, cette désignation de " victime " est pour celui que nous recevrons, un point de repère qui donne sens à sa souffrance. En effet, après avoir été maltraité physiquement et moralement, humilié au plus intime de son être (ou encore ressentir la culpabilité d’avoir échappé quand d’autres sont morts ou savoir que sa famille est persécutée parce qu’il s’est échappé ), elle introduit pour lui la possibilité d’une image supportable de soi-même.

Par la reconnaissance d’un ordre politique, la parole peut redevenir fiable et ainsi favoriser l’ouverture à une relation transférentielle. Or, il y a là un risque pour le sujet de devenir otage de cette image de victime et par là, poser en difficulté l’opération de mettre des mots au réel de la souffrance, ainsi qu’aux effets inconscients soulevés par l’évènement traumatique.

Voilà comment, paradoxalement dans l’espace thérapeutique, il est nécessaire de conduire la " victime " à un travail de dés-identification de ce point de repère. Dans ce sens, une réflexion critique s’impose au sein de l’institution, de façon à empêcher les effets qui paralysent la capacité de penser, en fonction d’un agir soi-disant pour le bien de la victime. Un tel acte ne peut que renvoyer à l’éthique qui se fonde sur la dualité du bien et du mal ou alors, au discours d’un psychologisme du bon sens.

En effet, si cette désignation porte un sens à la souffrance, en favorisant l’entrée dans une relation transférentielle, elle ne suffit pas à éliminer les symptômes et les souffrances suscités par l’effet du traumatisme. Dans ce sens, Lacan nous rappelle que " communiquer au patient la signification de son symptôme peut le guérir dans la mesure où elle entraîne chez lui la conviction, mais ça c’est loin d’être général. "

Alors, nous revenons à la difficulté plus spécifique d’un acte thérapeutique et nous nous interrogeons : comment tenir compte dans une position analytique de l’importance des événements qui frappent le sujet en le déviant du cours de son existence, sans délaisser l’écoute du savoir inconscient qui lui ne sollicite ni supporte aucune adhésion ?

Lacan dans le séminaire éthique de la psychanalyse nous dit que "  le signifiant introduit deux ordres dans le monde, la vérité et l’événement. Mais si on veut le tenir (le signifiant) au niveau des rapports de l’homme avec la dimension de la vérité, on ne peut le faire servir en même temps à la ponctuation de l’événement. " L’écoute analytique suppose qu’aucun événement ne peut prévaloir sur la tension représentée par l’avènement subjectif, en tant qu’expérience tragique du devenir humain.

Néanmoins, nous sommes partis du principe que l’Autre du langage traverse et élabore l’acte qui fonde le sujet divisé. Mais encore, que dans cette rencontre l’intime est paradoxalement impersonnel ou alors que l’inconscient est social et que le collectif n’est autre que le sujet individuel. Dans ce sens, nous pouvons considérer que l’écoute analytique doit assumer le paradoxe qui fait que ce qui est apparemment externe, apparaît dans le noyau le plus intime du sujet.

Dès lors, ce que nous devons entendre et interroger chez le patient qui souffre du traumatisme associé aux évènements sociaux/politiques, c’est à quel niveau et de quelle façon la tension subjective, la perte des repères symboliques et la fonction du tiers incarnée par une instance tyrannique, agissent en lui. Par là s’énonce quelque chose qui touche aux enjeux de la séparation subjective, quelque chose du rapport du sujet à la loi. D’autre part, la clinique nous a suffisamment montré que l’horreur du vécu traumatique produit dans l’après- coup la résurgence du plus pathogène et du moins élaboré en chacun.

Les premiers entretiens avec les patients, sont souvent marqués par un récit maîtrisé où le vécu traumatique suit une chronologie séquentielle précise, comme si le moindre dérapage pouvait causer une explosion ou la mutilation du sujet. Il s’agit d’une narrative où souvent le " je " d’une énonciation ne se prononce pas, c’est comme si la personne parlait d’un autre. Ou alors, le patient dépose sa souffrance avec une représentation de soi-même figée à un degré maximal de peur, de honte ou de révolte. Ces moments sont très difficiles pour celui qui l’écoute, parce qu’il ne peut que recevoir et contenir une souffrance qui s’accroche à un savoir collé, figé à une " vérité " qui se justifie de l’événement traumatique. Or, cela ne suscite aucune question. Nous sommes, là encore, dans la nécessité de donner un sens, pour que le sujet puisse s’assurer de l’Autre, comme support médiateur de la représentation de son image, et ainsi s’autoriser d’une parole qui dise non pas l’horreur, parce qu’impossible à dire, mais les effets qu’il éprouve dans l’actuel de la souffrance.

Dans ce sens, c’est la méconnaissance du savoir qui ouvre au sujet la possibilité d’accéder à une vérité, celle dont il ne cesse de parler et qui va toujours au-delà du dire qu’elle suscite. Par là, nous interrogeons le réel de la souffrance, c’est-à-dire, le savoir inconscient articulé à la jouissance, en faisant apparaître les mots et les figures qui agissent derrière et avec le symptôme.

La souffrance de celui qui a vécu une situation traumatique, en tant qu’évènementiel, n’est pas un retour d’un état antérieur à la constitution subjective où le trauma originaire est un déterminisme constitutif du sujet. Le traumatisme évènementiel se caractérise non seulement par une causalité mais par une causalité secondaire à un acte de parole déjà inscrit. Il se caractérise encore comme un état temporaire ou permanent, d’un sujet pris dans la confusion inconsciente entre non-pouvoir et non-vouloir parler, d’un sujet pris dans la fixation imaginaire à ce moment de l’histoire où l’horreur l’a rendu muet.

Freud nous dit qu’un événement a proprement valeur de traumatisme lorsqu’il survient et que le sujet ne peut faire face, c’est-à-dire, il ne peut ni l’intégrer dans le cours de ses représentations ni l’abstraire du champ de sa conscience en le refoulant. La situation traumatique l’envahit comme si sa vie se réduisait à ce moment-là. La souffrance et les symptômes qui s’y forment, en tant que substituts de la parole, sont les signes même de l’état temporaire. Substitut qui renvoie aux traces d’un sujet déterminé par la coupure du signifiant, d’un corps différencié, sexué.

Cependant, le vécu traumatique de la torture systématique où nous pouvons aussi inclure le viol, peut actualiser un mode archaïque chez le sujet et c’est pourquoi il s’enferme dans un mutisme qui n’est susceptible d’aucune interprétation. La perversité du bourreau poussée à un certain degré, peut toucher la métaphore de l’origine, dont le sujet privé de toute image supportable s’englouti dans un miroir vide de forme humaine. C’est l’irruption du réel et la désagrégation de son altérité. Son nom, son corps et ses paroles ne font plus qu’un nouage de douleur et terreur. De même que ce qui est à l’origine de la constitution du sujet ne peut être regardé qu’à travers un voile, qu’avec un vertige, fascination ou terreur, de même la terreur exaltée de la torture est insoutenable, irreprésentable.

Le trauma, nous dit Freud, pour laisser en paix le sujet, exige d’être réduit. Répéter et reproduire ses conditions, sous forme d’image, de cauchemar, de mise en acte, est une tentative de le résoudre en l’intégrant dans une représentation. Il s’avère que cette tentative est souvent inopérante et elle ne peut que se reproduire sans cesse. Nous sommes là, non dans le registre du plaisir mais dans le registre du déplaisir. Registre qui conduira Freud à élaborer l’hypothèse de la pulsion de mort. Selon lui, c’est cette répétition même qui va déterminer ce à quoi on a affaire dans l’exploration de l’inconscient.

Lacan, tout en suivant la pensé freudienne, nous mène un peu plus loin. Pour lui, la répétition est un des axes qui se trouve aux principes de l’ordre symbolique. Il s’agit de la recherche du signifiant premier que le sujet vit comme ayant disparu à son origine et que l’automatisme de répétition détermine le retour des signifiants qui marquent le destin d’un sujet.

L’autre axe, celui qui est proprement à l’origine de la répétition, c’est celui du réel, c’est-à-dire, la rencontre de quelque chose d’insupportable au sujet. Le trauma en somme. Ainsi, cet insupportable au sujet, que Freud prenait en compte sur le versant de la pulsion de mort, Lacan le conceptualise sous le terme de réel en tant qu’impossible, impossible à symboliser, à affronter pour un sujet. Au-delà de ce que le sujet répète, " le réel est ici ce qui revient toujours à la même place - à cette place où le sujet en tant qu’il cogite ne le rencontre pas. "

Dans ce sens, il faut conduire le patient, du récit traumatique, répétitif, sur forme d’image envahissante, de cauchemar ou des actes, à sortir de la logique de causalité/effet, " vérité " égale à " savoir " et à accéder, à la logique qui suppose que la vérité ne se dit jamais toute et que le savoir, articulé à la jouissance phallique, ne cesse pas de l’écrire. Mais encore, accéder à la logique du langage qui se vérifie être de l’ordre de la discontinuité. Or, la discontinuité, les omissions et les distorsions inévitables de celui qui entre dans la règle fondamentale du laisser parler, produit des espaces vides, des espaces nécessaires pour qu’un dire s’énonce en restituant la dimension symbolique à la fixation imaginaire. C’est aussi la possibilité donnée au sujet, d’articuler et de remémorer le passé dans le présent, pour que son histoire ne se réduise pas à l’événement traumatique et qu’elle ne cesse de s’écrire dans l’avenir.

Notre fonction n’est pas celle de réparer ou reconstituer un " moi " qui ne se sent plus tout à fait comme avant l’épreuve traumatique. Il s’agit de saisir cette plainte et d’offrir la possibilité au patient de s’entendre autrement que ce qu’il imagine être, en laissant se dévoiler un Autre que soi-même. C’est-à-dire, s’ouvrir à la reconnaissance d’une altérité comme seul lieu de permanence d’identité du sujet, d’un " je," qui n’est pas tout à fait le " moi ". Prise dans le transfert la parole du sujet s’offre à être déchiffrée à travers les failles, les symptômes et les déformations du discours au gré des associations libres, dans ce que nous pouvons et /ou ne voulons pas savoir de notre division même, de notre condition de vivant et de mortel, de notre souffrance. Mais encore, des savoirs refoulés que le traumatisme événementiel remet en scène.

Helena D’Elia

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